Le retour d’Alice

Dix ans avant son Retour au pays de la folie, Alice a fréquenté un wonderland dérangé et vidéoludique. Une excursion devenue culte par son esthétique, à défaut d’une jouabilité affirmée.

 

(publié dans Joypad 220)

Lorsque American McGee’s Alice sort en 2000, son créateur – American McGee donc – n’est qu’un illustre inconnu. Ce qui n’empêche pas le (enfin, l’un des) level designer(s ) de Quake II, spécialisé dans l’id tech, moteur propriétaire de id Software, d’apposer son nom sur la jaquette de son jeu. Sans doute une velléité auteurisante d’EA à cette époque (voir Clive Barker’s Undying)… Ce moteur, l’id teck dans sa troisième version, EA se le procure auprès à Ritual Entertainment, remanié par ledit studio pour les besoins de Heavy Metal : F.A.K.K. 2, adaptation libre du dessin animé. Développé chez EA dans la même foulée que Clive Barker’s Undying, génial FPS horrifique où l’on usait des deux mains de son héros (sort dans l’une, arme dans l’autre),  Alice a plus durablement marqué que ce dernier. La raison, simple : une interprétation moderne, tranchante, d’œuvres déjà installées dans l’inconscient collectif,  Alice au pays des merveilles et sa suite De l’autre côté du miroir sont plus faciles à imposer qu’un univers original. De l’aveu même de son McGee d’auteur…

Moteur oblige (celui de Heavy Metal : F.A.K.K. 2 et de sa Julie Strain virtuelle), American McGee opte pour une approche très action, son Alice, brune, loin de l’imagerie disneyenne, tranche et débite, assène des coups de tromblon au tout venant. Du non-sens, du jeu sur la logique et sur l’étymologie – Lewis Carroll est mathématicien et logicien-, le producteur fait table rase, ne les embrassant que dans de rares dialogues avec le chat du Cheshire. Pour autant, l’ambiance se veut surréaliste, proche des écrits de Lewis Carroll et des illustrations d’Arthur Rackham ou de John Tenniel– le passage sur l’échiquier, le palais des miroirs, des lieux qui s’étirent et se déconstruisent devant le joueur -, voire morbide (des intestins et boyaux courent dans tous les niveaux battent au rythme de la folie d’Alice). Mais rien de vraiment comparable avec ce que propose ce Retour au pays de la folie, plus profondément ancré dans des représentations cinématographiques plus « récentes », comme l’Alice de Jan Svankmejer : têtes de poupées éborgnées, obsession pour les dents –Bérénice d’Edgar Allan Poe, quelqu’un ?-, crânes, animaux empaillés…  Dans tous les cas, s’il ne s’agit d’une pure retranscription de l’œuvre de Carroll – trop d’éléments discordants -, McGee et son équipe ont, pour cette première exploration, eu le bon goût d’en conserver les idées les plus brillantes, les éclairs de génie. Comme ce passage, où transformée en fou (ou Bishop sur les échiquiers anglophones), Alice se voit obliger de glisser de case blanche en case blanche, rappelant en filigrane la structure souterraine de De l’autre côté du miroir, récit construit autour d’un problème d’échecs.

Reste qu’au-delà de ces idées, qu’au-delà de cette esthétique fantastique, voire au-delà d’un level design plutôt inspiré, American McGee’s Alice soufflait carrément le froid côté maniabilité et animation de sa protagoniste. Rigide dans ses sauts, rigide dans ses attaques, déparée d’esquive, cette première Alice donnait déjà plus à rêver/imaginer qu’à jouer, aidé en cela par une bande-son de Chris Vrenna (Nine Inch Nails, Marilyn Manson) aux accents de berceuse tordue. C’est sans doute pour cette raison que, depuis dix ans, l’idée d’une adaptation cinématographique de American McGee’s Alice ressurgit régulièrement. Parce que, sur grand écran, un univers visuel à plus de chances de parler.

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